Née sous Y, ou mon a-mère.

décembre 26th, 2010

Chapitre 1 Du fond de la tristesse de mon enfance

Poster par nee-sous-y in Uncategorized

Je ne connais pas la misère des enfants dits nés sous « X », mais je connais mes parents, patronyme Y….

Non désirée, non aimée, comment se sentir favorisée, comment apprécier la chance d’avoir un père et une mère, d’ailleurs je ne les ai pas, c’est eux qui m’ont eue, et bien eue.

J’ai passé ma vie à chercher l’excellence, une sorte de purification qui peut-être aurait fait qu’ils m’aiment, puisque je n’ai sans doute jamais été assez bien pour mériter leur amour.

J’ai mis 54 ans pour renoncer à ma quête éperdue et pour comprendre que, quoi que je fasse,  jamais ils ne m’aimeront.

Pourtant, outre que j’ai été une jolie petite fille, une élève studieuse, une jeune fille rangée, je n’ai pas compris ce qu’ils attendaient de moi, puisque rien n’était pas suffisant. Comment savoir spontanément que l’amour des parents ne se mérite pas, qu’il est normalement acquis.

C’est à la mort brutale de mon fils adoré, quand ils m’ont vraiment abandonnée à mon malheur, que j’ai su qu’il n’y avait plus rien à attendre d’eux. C’est vrai que lorsque j’ai été très gravement malade un an auparavant, leur présence était dilettante, en effet c’était tellement dur pour eux d’avoir une fille cancéreuse, car bien sûr c’était de ma faute, je n’avais qu’à ne pas m’être coloré les cheveux, voilà à quoi cela mène de vouloir faire sa coquette, de vouloir être femme…

Car ils pensent que j’ai ce mauvais instinct dans la peau, comme lorsque je raccourcissais mes jupes pendant la mode des minis dans les années 60, j’allais sans doute faire le trottoir, disait mon père. Vouloir ressembler à ses copines de lycée, quelle aventure…D’ailleurs, au lycée, comme à l’école élémentaire de Sceaux, je me suis toujours senti différente, non intégrée au groupe et si timide.

Vouloir mettre en valeur mes jambes, quelle honte, ma mère m’a prise en photo de dos avec un jean que j’avais réussi à m’offrir, en commentant « regarde le gros derrière cela te fait »…

Lorsque je lis les conseils actuels aux parents pour ne pas traumatiser leurs enfants, pour leur donner toutes les chances d’être bien dans leur peau, je me dis que j’ai été quand même coriace pour continuer à vivre, pour sortir avec des garçons, pour me marier, car j’ai absolument supporté tout le contraire. Merci à eux de m’avoir forgé le caractère, tant pis s’ils m’ont gâché la vie.

J’imagine que les enfants abandonnés conservent en eux l’espoir de retrouver un jour leurs parents, de savoir quelles circonstances terribles les ont amenés à l’acte odieux d’abandon. Mais quand on vit dans leur maison pendant plus de 20 ans, on s’imagine gâtée par la vie : on n’a jamais eu faim ni froid, ni été physiquement maltraitée. Juste le souvenir humiliant d’une fessée en famille pour me punir d’avoir offert un des bijoux de ma grand- mère à mon institutrice de classe élémentaire…On ne s’est pas et on ne m’a pas seulement posé la question de savoir pourquoi, pourquoi j’avais besoin de l’attention, voire de l’amour de quelqu’un, quitte à l’acheter.

Abandonnée, moi, mais non, j’ai été confiée à mes grands- parents maternels depuis… je n’ai jamais pu savoir quand, mais jusqu’à mes 6 ans. Mes parents ne pouvaient pas me garder, à cause d’un logement trop exigu, paraît-il. Mais ils me reprenaient tous les week-end, paraît-il, je n’en ai conservé aucun souvenir.

Le premier évènement dont je me souvienne date de mes 3 ans, quand mes parents m’ont déposée devant chez mes grands-parents à l’issue de la cérémonie du mariage de ma marraine, à l’occasion duquel ils m’avaient « sortie ». J’en conserve le souvenir d’une grande injustice, car j’avais été sage comme une image, supportant mes gants blancs et mon bouquet pendant un temps qui m’a paru interminable, tout cela pour être écartée de la fête, en tout cas de quelque chose d’intéressant qui allait se passer ensuite, mais cela je l’ai juste pressenti, car il n’y a jamais été fait allusion ensuite. Car, n’est-ce pas, on dispose de son enfant comme bon nous semble, sans avoir à se justifier.

Je souffre encore de la façon dont certains disposent des autres. A 54 ans, j’ai pleuré pendant plusieurs jours d’avoir dû confier un chaton trouvé à une famille adoptive. Je suis persuadée que ce chat avait conscience que je l’avais sauvé, il mourrait de faim, était blessé, ne se laissait pas approcher. En quelques jours, il dormait enroulé autour de ma tête,  je ne pouvais pas m’asseoir sans qu’il ne se blottisse dans mes bras. Mais notre propre chat ne l’entendait pas de cette oreille et nous avons dû nous résoudre à passer une annonce pour donner mon petit protégé. Je pense à lui tous les jours, il me regardait en partant, il avait confiance et je l’ai trahi.

Toujours dans le même registre et vraisemblablement à la même époque de mon enfance, mon second souvenir remonte à la  terrible angoisse que j’ai ressentie lorsque je me suis retrouvée en home d’enfants à 1000 kms de chez mes grands-parents, en plein hiver, dans un environnement inconnu de haute montagne enneigée. J’ai cru que mon monde antérieur avait disparu, je n’avais plus de repères, totalement repliée sur moi-même. Finies les attentions de ma grand-mère, les possibilités de faire ma gracieuse pour la faire céder sur quelques petits caprices. Avec le recul, c’est comme si j’avais été incorporée de force dans une caserne à la loi sévère et inébranlable. J’ai eu beau tenter de faire ma belle, je me suis heurtée à une froideur irréversible et je me suis résignée : j’ai dû manger de tout (je me souviens encore des endives du mercredi, avec, une semaine sur deux, la possibilité de ne pas obtempérer, grâce à une monitrice compréhensive), faire mes lacets moi-même et, comble de l’horreur pour mon âge, partager mes colis de friandises.

D’aucuns penseront que je ne devais pas être bien malheureuse, s’il s’agissait là de mes seuls soucis, à première vue plutôt de confort puéril. C’est qu’à l’époque je n’ai pas réalisé que ce que je vivais était anormal : être soudainement séparée de sa famille pendant des mois, une éternité pour un enfant de 3 ans, sans savoir pourquoi, et surtout si cela finirait un jour. Mais j’en ai gardé une peur viscérale de l’abandon, acceptant parfois l’inacceptable pour ne pas être laissée. Et je me suis refermée sur moi-même, ne cherchant plus à comprendre, ayant peut-être déjà intégré que je ne méritais pas plus. Car les questions que j’ai tentées à ce propos, des décennies plus tard, auprès de mes parents, ont déclenché des salves d’incompréhension pour mon ressenti de l’époque, vexés qu’ils étaient d’être jugés négativement par une ex-enfant en souffrance (mais ce dernier point ne les a pas effleuré), non, ce qui les a gênés c’est que leurs “sacrifices” n’aient pas été reconnus à leur juste valeur (financiers : ils devaient venir en train, payer l’hôtel, perte de leur temps et fatigue : passer ainsi 2 week-ends par mois et recommencer à travailler le lundi, quelle horreur pour eux). Jamais ils n’ont évoqué le plaisir éventuel de me voir, de constater que j’allais peut-être mieux. Et surtout, ils n’ont jamais compris ce que je leur reprochais, car combien j’ai souffert.

Il m’en est aussi resté la prise de conscience de la froideur insondable de certains qu’on nomme à tort humains, contre laquelle on peut se heurter mais qu’on ne touche jamais; je comprendrai plus tard que c’est le principal trait de caractère de ma mère, avec la cruauté. Heureusement ce n’est pas le cas de mon père, lui, il est seulement lâche et parfois violent.

Cela veut dire que je n’ai pas eu la base de sécurité minimale, une tendre affection par ma mère et une solide protection par mon père. Ma mère était un mur contre lequel je me heurtais sans l’atteindre, tandis que mon père, s’il me manifestait un attachement certain, était très coléreux, pour se poser, je pense, devant sa femme. Il ne m’apportait aucune assurance face à la vie : il aimait à répéter qu’il était ouvrier, que ces choses-là n’était pas pour nous mais pour les nantis…Mais aucune ambition ne l’a jamais poussé à sortir de sa condition, dans laquelle il était d’ailleurs volontairement entré, puisque son père était « patron » et qu’il entré à la Compagnie des Wagons-Lits dûment pistonné par la marraine de sa femme.

J’ai eu une jeunesse insipide, je ne me rappelle pas d’éclats de joie, de rire, de moments de plaisir partagés avec mes parents. J’attendais que cela se termine, puisque, comme me le disait mon père, quand je gagnerai de l’argent, j’aurai droit à la parole. La seule issue sur laquelle nous étions tacitement d’accord était que je devais bien travailler à l’école. Les diplômes ont  été mon seul objectif pendant toutes ces années, où je me sentais tellement à part des autres.

Jamais je n’ai pu me mêler à un groupe, j’avais une seule amie à la fois, une à l’école primaire, puis  une au collège et enfin une au lycée.

Dès la première année d’école, j’ai senti confusément des différences, sans l’analyser comme aujourd’hui : les autres vivaient  avec leurs parents, avaient le confort moderne. Certes, j’habitais une maison apparemment  bourgeoise dans une belle banlieue parisienne, mais il n’y avait pas de salle de bains, de chauffage central, de télévision…, toutes ces nouveautés que je découvrais chez mes amies. Je n’avais pas de chambre à moi, je ne pouvais pas inviter qui que ce soit. J’étais seule, je lisais beaucoup.

Mais, au moins, j’avais l’humanité de ma grand-mère qui passait de longs moments à me brosser les cheveux, qui aimait les roses, se maquillait légèrement, se coiffait en un élégant chignon, qui m’emmenait en visite chez ses amies distinguées aux belles maisons. C’est à son contact que j’ai appris les bonnes manières. Chez eux, il y avait de la belle vaisselle pour le dimanche, des verres en cristal, de l’argenterie. Les pièces disposaient de cheminées en marbre, de parquets cirés, il y avait de beaux bibelots, un piano. J’ai, sans m’en douter, ainsi pris goût au beau. Quand mon grand-père m’a demandé ce que je voulais faire plus tard, a fusé « être danseuse étoile ». Mes parents ne m’ont jamais posé la question. Je savais juste, selon mon père, que je risquais d’aller laver les wagons si je sortais avec un garçon et que je me retrouvais enceinte.

Il n’a pas ironisé sur ce rêve. Il avait l’autorité sereine du patriarche. Jamais il n’a élevé la voix ni levé la main sur moi.

Mais il a sans hésiter éteint la télévision au cours d’une émission que je regardais, à 21 heures pile, l’heure indiquée par mes parents pour mon coucher, c’était en décembre 1965, j’avais 12 ans et c’était les vacances scolaires. Je n’ai jamais oublié, j’en souri en l’écrivant, mais je l’ai toujours respecté. Incident collatéral, s’en est suivie une passion pour l’artiste dont il a interrompu la chanson.

Il a aussi fait naître mon féminisme, car il était traditionnellement et gentiment misogyne, me narguait-il quand il constatait qu’il n’existait pas de femme chef d’orchestre? Je trépignais devant tant de mauvaise foi et tentait d’argumenter, en vain. En tout cas, il n’était pas question que sa femme travaille, elle devait rabioter sur l’argent des courses pour entretenir la maison qu’elle avait héritée de ses parents. S’est insinuée en moi l’idée que jamais je ne dépendrai financièrement d’un homme.

Ils étaient musiciens : elle jouait du piano, lui du violon. Il écoutait de la grande musique, lisait des ouvrages philosophiques dont les titres me semblaient inaccessibles. Il essayait de m’intéresser à son monde, mais j’étais trop jeune. Je pense souvent à lui quand je lis quelque chose de passionnant, j’ai envie d’avoir son avis, de partager avec lui. Même âgé, c’était un homme distingué, qui ne s’est jamais négligé, toujours bien vêtu, bien coiffé, rasé de près, il sentait bon. Et puis, il était gourmand, nous achetait un gâteau le jeudi, jour « d’école off » à l’époque…

Elément fondamental, ma chère grand-mère avait su renoncer à me mettre à l’école maternelle, où je m’étais crue abandonnée à nouveau le jour de la rentrée, accrochée en larmes aux grilles, me demandant si je la reverrai. J’en suis tombée malade, et cela en a été fini de la maternelle.

Donc, outre le vague sentiment de ne pas être comme les autres, mais qui était devenu ma nature, j’étais bien.

Hélas, cette vie tranquille a eu une fin, vers mes 6 ans, quand mes parents m’ont « reprise ». Comme me l’a dit récemment ma mère, elle ne pouvait plus me laisser à ma grand-mère car j’étais tout le temps malade. Etait-ce ma faute ? Pour elle, cela ne fait aucun doute, étant donné le ton de reproche avec lequel elle m’a asséné cette joliesse.

Il est vrai qu’à partir de l’âge de 3 semaines, j’ai toujours été malade : allergie au lait, à la mère ? Comme c’est surprenant ! Asthme…Ma naissance avait été l’occasion de longues souffrances pour ma mère, comme elle se plaisait à s’en plaindre, j’étais donc déjà un « objet » de difficulté au moment de mon premier souffle. Méritais-je de respirer, de vivre ?

Donc, me voilà à 6 ans qui part vivre chez mes parents, finie la douceur du temps qui passe tranquillement avec ma grand-mère, toujours présente. Première action de ma mère : faire couper mes cheveux, si longs, si beaux, trop sans doute et puis cela n’était vraiment pas pratique à coiffer. Le second souvenir de cette époque me montre avec mes parents, convoqués chez ma maîtresse d’école, qui, très pédagogue, a annoncé que je ne saurai jamais lire. Piquée au vif,  un mois après, je lui donnais tort.

La méthode forte me réussit parfaitement, sauf que j’en ai gardé une peur viscérale de faire des fautes, de me tromper. Par exemple, les dictées mettaient mon cœur à rude épreuve, je n’avais pas le droit à l’échec, on ne me l’accordait pas  et je reprenais le challenge à mon compte. Peut-être me disais-je que je deviendrai aimable si je réussissais comme mes parents le voulaient. Mais non, aucune louange, cela était normal pour eux, heureusement que j’avais la facilité d’apprendre, de fait, tout mon être était tendu vers ce but.

Peut-être est-ce pour cela que j’ai encore tant de difficulté à me détendre, à lâcher prise.

Chez mes parents, il n’y avait ni livres, ni beaux objets, tout était fonctionnel. Personne ne jouait de musique. Leur maison était la plus moche de la rue. J’avais honte d’y rentrer et lorsque j’étais accompagnée, je faisais semblant  d’habiter la maison d’à côté. Je n’étais pas chez moi dans ce petit pavillon moderne et modeste. Mes rares rêves qui s’y situent encore aujourd’hui - je trouve la porte entrouverte, la maison vidée - révèlent le manque de sécurité que j’y ressentais, il fallait fermer les volets la journée car  nous avions été cambriolés.

A cette occasion, je me souviens avoir eu honte de mes parents, qui sont allés voir les voisins pour leur demander d’éventuels témoignages. Objectivement, la démarche paraît normale, mais c’est leur attitude, leur façon d’expliquer que toute la paie de mon père avait été volée, j’avais l’impression d’une petitesse prolétarienne. Que faisais-je avec ces gens-là ? Qui, en plus avaient tout pouvoir sur moi, comme ils ne manquaient pas de me le rappeler à l’occasion. Intellectuellement, je ne me suis jamais sentie proche d’eux. Ma mère n’était pas coquette, leurs vêtements étaient basiques, certes ils n’étaient pas riches, mais mes grands-parents non plus, mais ils portaient la classe en et sur eux.

J’ai un peu honte de cette critique de leur maison, car ils y avaient mis toutes leurs économies, s’étaient couverts de dettes pour la faire construire, sur un terrain de famille d’une jolie banlieue, heureusement qu’ils n’ont pas eu le choix de la localisation, car nous n’aurions sûrement jamais habité dans ce quartier résidentiel.

Ce pavillon, je l’ai fait démolir 20 ans plus tard, pour construire une « maison d’architecte », avec mon mari, mes parents nous ayant offert une ristourne de 5 millions anciens en nous la vendant, ce qui nous a quand même endettés pour 15 ans.

Pour être juste, je dois préciser que ma mère m’avait  proposé le choix entre  leur pavillon et la maison de mon enfance chez mes grands-parents. J’avais échafaudé des plans d’agrandissement, de rénovation, mais l’ampleur des travaux m’a fait peur, il y avait un immeuble en face, pas très joli, j’avais envie de nouveauté…Je regrette encore ce choix, et je ne peux passer dans le quartier sans émotion. Il ne reste plus grand-chose du jardin de ma grand-mère, de ses rosiers…Mais la maison a été bien mise en valeur par ses nouveaux propriétaires.

J’ai eu encore la chance d’y habiter pendant la construction de notre maison, mais elle était devenue vétuste. De fait, ma mère l’a vendue pour payer ses frais de succession  au décès de son père. Par la même occasion, elle s’est débarrassée de tous les meubles de son enfance et de la mienne, en les donnant chez Emmaüs. Je revois la petite armoire vitrée où étaient rangés mes petits vêtements, le tiroir où ma grand-mère rangeait ses bijoux, son fard à joue, son parfum à la violette…

La démolition de la maison de mes parents a été l’occasion de premiers francs reproches de leur part, ils n’ont tenu aucun compte du fait qu’il s’agissait d’une progression architecturale, et qu’ils avaient agi de la même façon des années plus tôt, avec la maisonnette du grand-père de Papa.

Cerise sur le gâteau, d’après ma mère, il paraît que ma sœur leur a reproché de me l’avoir « donnée », qu’elle en a été frustrée, n’étant pas en âge de l’acquérir, puisque nous avons presque 16 ans d’écart.

De toutes façons, je n’ai pas non plus été une « bonne sœur » : lorsque je commençais à sortir le soir, à 21 ans (licence d’enseignement en poche) mon père me reprochait le triste exemple que je donnais à ma sœur de…5 ans. Comme si je devais calquer mes occupations sur les siennes !

De fait, c’est cette même sœur qui m’a aussi laissée tombée après le décès de mon fils, après plusieurs phases d’années de silences et de retours, sans explication. Elle m’a beaucoup aidée lors de mon cancer, mais dès l’annonce de ma guérison, plus personne…Le malheur des uns fait-il le bonheur des autres ?

J’étais en transit, un jour je pourrai partir, manger ce que je veux, ne pas avoir de compte à rendre, ne pas subir d’intrusion dans mon intimité. Cela me rappelle une anecdote que j’avais racontée par hasard à un psychiatre et qui avait sursauté en la qualifiant de pratique monstrueuse. Ma mère avait l’habitude de contrôler mes selles, et au moindre problème, elle m’obligeait à mettre un suppositoire sur lequel avait préalablement salivé pour l’humidifier. Avant la remarque du médecin, je ne ressentais pas l’indécence de la chose. Cela faisait partie d’un ensemble  auquel j’étais confrontée en permanence. Je n’existais pas en tant que personne, il est vrai que Dolto n’était pas encore passée par là, mais je n’ai jamais entendu de pratiques similaires  dans d’autres familles. Curieusement, presque 50 ans plus tard, un cancer du rectum m’a été diagnostiqué, mon corps s’est-il souvenu de ces intrusions ?

Mais, déjà à l’époque de mes 13 ans, une terrible épreuve m’attendait : ma chère grand-mère est partie, je n’ai pas eu le droit de l’accompagner ni à l’église ni au cimetière pour lui dire combien je l’aimais, qu’elle était la personne la plus importante du monde pour moi, et que jamais rien ni personne ne la remplacerait. La terre s’est arrêtée de tourner, j’ai cru devenir folle, j’ai refusé de m’alimenter…Je n’avais plus de modèle, plus d’amour maternel. Mon autre grand-mère était charmante, mais elle était moins proche de moi, ce n’était pas ma «Mamou ». Je ne peux me rendre sur sa tombe sans pleurer à chaudes larmes. C’est mon premier grand malheur.

Je réalise que c’est à cette période que j’ai commencé à m’intéresser à une artiste, jolie, élégante, qui a dû me servir de substitut de modèle féminin. Car ma mère était tout sauf féminine, confondant sûrement féminité et mauvais genre. En tout cas, j’ai été fort étonnée lorsque ma sœur s’est annoncée, car l’acte sexuel,  sans qu’il m’ait été décrit, était sous-entendu comme sale et vulgaire…Comment ont-ils donc pu faire ça ? D’autant que mon père a cru bon de m’expliquer les circonstances de sa conception.

Quand j’avais interrogé mon père sur le sujet, prenant le prétexte d’avoir vu 2 chiens copuler, il m’a dit que cela était pareil pour les humains. Beurk, pas question d’amour, de tendresse, non, l’acte cru. Du coup, je me suis sentie sale d’avoir fait quelques gestes et d’y avoir pris du plaisir, cela se confirmait, j’étais vraiment mauvaise. Ma mère m’a juste précisé que si je continuais, je ne pourrai pas avoir d’enfants. Charmant, mais heureusement, la nature était la plus forte, et j’ai continué à prendre le risque. Confusément, je me demandais si la sanction annoncée était possible, mais le projet d’enfant était très éloigné de mon actualité : réussir mes études, en finir avec cette vie de muette, de murée.

Ma mère ne m’a jamais rien expliqué de l’évolution physique qui m’attendait, contrairement à ce qu’elle a prétendu au médecin qui lui posait la question. C’est ma grand-mère paternelle qui m’a offert mon premier soutien-gorge, qui me faisait des petits cadeaux chez le bijoutier, qui jouait le jeu, prenait les petites bagues avec des pinces pour me les présenter, comme pour une riche cliente. Elle m’offrait des magazines de mon âge, me donnait une belle pièce en argent à chaque visite. Elle ne tenait pas compte du « régime » que j’étais sensée suivre : pas de bonbons, ni de chocolat, rien que du plaisir dont me privaient mes parents.

Voici un exemple symbolique de nos relations mère-fille. Je hais d’ailleurs les publicités « Comptoir des cotonniers » qui mettent en scène des mères et leurs filles, visiblement complices.

Lorsque j’ai eu besoin d’un appareil dentaire,  que je n’ai jamais pu supporter, eh bien, ma délicieuse mère m’a fait signer un papier comme quoi je serai responsable si j’avais des problèmes ultérieurs, de fait, elle cherchait à dégager sa responsabilité. Son inquiétude portait non pas sur la potentialité de difficultés dentaires pour moi, mais sur le fait qu’elle puisse en être tenue responsable. Un écrit de ce type la rassurait donc pour elle-même : c’était son unique souci, qui démontre, s’il en est besoin, combien je comptais peu à ses yeux.

D’où a pu lui venir cet égoïsme forcené, qui trouvera de multiples occasions de se manifester à mon encontre ? Nous avons été élevées par les mêmes personnes. Je suis au contraire d’elle très, (trop ?) affectée par les soucis des personnes qui me sont chères.

J’ai l’impression de n’avoir eu aucune importance  dans sa vie, sauf à lui causer des ennuis ou des soucis. Elle m’a d’ailleurs dit un jour que j’étais un échec pour elle. Je venais de quitter la société qui m’employait, où elle m’avait fait embaucher 19 ans plus tôt car elle y travaillait ! Ma faute est sans doute d’avoir voulu voler de mes propres ailes, j’avais moi-même trouvé un nouveau job, mieux rémunéré et plus intéressant, et j’avais garanti mes arrières en prenant un congé sabbatique dans ma première entreprise. Je pense donc, en la matière, avoir  agi en adulte…

Curieusement à ce souhait affiché de me garder sous sa coupe, mon père m’a lancé dans les années 80, j’avais alors presque 30 ans, que j’avais toujours mes « couches au derrière ». Jolie expression reçue en pleine face, devant ma mère, ma sœur, mon mari et mon fils, alors que nous recevions mes parents en Egypte, où nous avons vécu pendant 2 ans.

A qui la faute, si j’étais engluée à eux ? Mes modestes tentatives d’émancipation s’étaient soldées par des mises en accusation. De fait, je me mettais ainsi en infraction avec leurs codes.

Ce séjour en Egypte a  été le sujet de tous les reproches jusqu’au dernier jour où j’ai parlé à ma mère. Mon mari a eu l’opportunité professionnelle de ce détachement et j’ai eu celle de le suivre avec notre fils qui venait de naître, en bénéficiant d’un congé parental.

Cela a été La FAUTE, que ma mère m’a régulièrement reprochée, même lorsque mon fils est décédé : ils n’avaient pas pu le voir souvent lorsqu’il était petit. C’est même ce qu’elle m’a écrit, à défaut de me prendre dans ses bras, de me consoler de cette perte incommensurable, comme j’aurais pu l’attendre d’une mère.

Ma mère ne m’a jamais touchée mais m’a toujours atteinte.

Je comprends qu’ils aient souffert de notre départ, mais mes beaux-parents ont eu le même problème et ne nous en ont jamais voulu, sachant que cette période a été formidable pour mon mari, mon fils et moi-même. Nous avions des conditions de vie d’expatriés, un grand appartement, nous étions tous les trois ensemble dès 13 heures, car mari avait des horaires aménagés à cause de la chaleur, nous visitions le patrimoine historique, oh combien riche de l’Egypte, nous passions l’après-midi dans un ancien club anglais…

Avant notre départ, ma mère a demandé à ma meilleure amie de tenter de m’empêcher  de partir. Cela ne l’aurait pas gênée que je laisse mon mari pour elle.

Elle s’est à peine intéressée à mon fils lorsqu’il est né, puisqu’elle n’allait pas pouvoir en profiter ensuite ! Ma belle-mère m’a rapporté qu’elle ne s’est pas précipitée pour le voir à la clinique à cause de cela. A moi, elle a dit qu’elle laissait la priorité de la visite à ma belle-mère. Comme s’il était incongru qu’elles viennent ensemble.

Ce séjour nous aussi permis de mettre de l’argent de côté, ce qui nous a aidés à nous lancer dans la construction de notre maison, autre sujet hautement tabou.

Je me demande comment une mère peut vivre tranquillement à quelques kilomètres de sa fille qui a perdu son fils, en toute indifférence.

Cette absence a précipité notre rupture, la fin de nos relations qui n’étaient plus que sociales, mais ont-elles été un jour autre chose ? Nous nous sommes côtoyées par obligation, pour elle comme pour moi. Elle ne pouvait pas officiellement m’ignorer, et je ne pouvais pas assurer ma survie sans elle, sans eux. Ils me l’ont fait payer très cher, ce droit (ce devoir ?) à la vie

Parmi les amabilités de mon père, celle-ci figure en bonne place pour m’aider, en pleine adolescence,  à être sûre de moi. Il m’a lancé qu’ils me « sacrifiaient  ma sœur », à savoir que pour payer mes études (la fac à l’époque était quasiment gratuite), ma mère devait continuer à travailler et donc mettre ma sœur en nourrice (quotidienne, elle, par rapport à l’abandon hebdomadaire de mon enfance). Cette remarque a résonné comme un coup d’épée dans ma poitrine (d’ailleurs toujours restée fort mince, comme si j’avais arrêté de me développer au décès de ma grand-mère et aussi pour ne pas devenir femme…et ne pas déplaire au souhait de mes parents de me considérer à jamais comme, non pas leur enfant, mais leur propriété).

Son injustice m’a sidérée : qui ont-ils sacrifié quand ils m’ont fait garder pendant 6 ans par mes grands-parents ? Ma mère a toujours travaillé ; mon père et elle n’ayant jamais eu l’ambition de sortir de leur condition, pourtant plusieurs occasions s‘étaient offertes à eux, comme ils me l’ont raconté plus tard.

Et puis, elle me projetait en ennemie de ma sœur, alors que c’est grâce à moi que celle-ci avait échappé à la crèche, où j’avais été choquée de la récupérer en T-shirt déchiré et fait des pieds et des mains pour qu’ils la retirent. D’un même coup, ils me plaçaient, là encore, en coupable et égratignaient l’amour que j’avais pour ma sœur, dont je m’occupais beaucoup et que j’essayais  de protéger de leur sévérité.

C’est inhumain et inapproprié, dans  mon cas, de parler de sacrifice d’un enfant pour un autre.

De fait, je me suis sentie redevable et j’ai commencé à voler pour rembourser ma dette.

D’abord, ce fût des produits alimentaires au supermarché du quartier, à l’époque, il n’y avait pas de bornes ni de vigiles. Je rapportais mon butin et ma mère le prenait.

Parfois, je volais des bricoles pour moi. Et puis, alors que j’avais 17 ans et que je préparais mon bac, j’ai sévi dans un grand magasin. J’ai volé un manteau en lapin pour ma sœur, pour qu’elle ait le même que moi, que j’avais reçu en cadeau d’anniversaire ou de Noël.

Mais là, je me suis fait prendre par un vigile et je me suis retrouvée en cellule, après interrogatoire. J’ai cru mourir de honte. Mon cursus scolaire par rapport à mon âge a permis l’indulgence du magasin qui n’a pas porté plainte.

Mais le pire restait à venir. Ma mère est venue me chercher au commissariat, avec ma sœur dans les bras, comme une pauvre femme chargée d’enfants. Et là, elle m’a accusée de toutes les horreurs, omettant que mes précédents larcins ne l’avaient pas traumatisée. Non, elle avait honte de moi, honte pour elle, honte de ce qu’elle avait dû faire à cause de moi : se déplacer jusqu’à un poste de police. Je n’ai pas osé lui exprimer le mal que me faisaient son rejet et surtout son injustice. Si elle m’avait blâmée lorsque je rapportais de la nourriture, je ne serais jamais allée plus loin, ne serait-ce que par crainte de lui déplaire. Or, j’avais volé pour lui plaire, pour mériter en quelque sorte ma place à table, puisque je participais à son approvisionnement.

L’argent a constitué le nœud de la guerre.

Ma licence en poche à 21 ans à peine, je me suis autorisée à sortir. D’abord pendant les vacances, où j’ai connu mes premiers émois, bien chastes. Puis, à la rentrée, où inscrite en maîtrise en attente de reprendre les cours, j’allais danser, et après bien des humiliations car j’étais tellement innocente, j’ai rencontré un garçon dont le principal charme était qu’il s’intéressait à moi et surtout qu’il me permettait de m’évader de mon milieu. Grâce à lui, j’ai découvert de magnifiques appartements dans Paris, le 16ème, le luxe, la beauté.

Mais, j’ai  là encore été humiliée, je n’avais ni les bonnes chaussures ni les bons vêtements de la jeunesse dorée qu’il fréquentait.

J’ai compris plus tard que, très vite, il s’est désintéressé de moi, mais que je lui servais : je l’aidais pour ses cours, il était au lycée Charlemagne, genre fils à papa qui sait que son avenir ne dépend pas de la qualité de sa scolarité.  Et puis surtout j’avais une voiture, certes une modeste 4 L, mais bien utile pour transporter ses copains, comme lui trop jeunes pour avoir le permis. Un jour, je me suis retrouvée derrière, avec lui qui conduisait, sans permis donc, un de ses copains à côté de lui. Accepter l’inacceptable pour ne pas le perdre, ne pas me retrouver dans ma triste banlieue. Une autre fois, il m’a demandé de l’argent pour offrir des fleurs à une autre, qu’y a-t-il de plus humiliant ? J’ai accepté.

Et c’est là que mes parents sont  intervenus, non pas pour me sauver de cette dépravation dont ils  ignoraient évidemment tout, mais parce qu’ils s’étaient aperçus (mon père m’ayant suivi ou fait suivre) que ce jeune homme fumait des joints. Je n’y avais jamais touché.

Bien entendu, ils n’ont engagé aucune discussion avec moi, ils ont directement pris contact avec ses parents pour mettre fin à cette relation, quasi-platonique. J’ai eu sa mère au téléphone, plus accessible que la mienne. Elle m’a fait comprendre que contrairement au début, il ne tenait plus à moi. Elle était désolée qu’il m’ait demandé de l’argent dans les conditions évoquées plus haut…C’était bel et bien fini, alors il m’a  fallu reprendre pied dans mon contexte « familial ». Quelque temps avant, mes chers parents m’avaient sommée de leur rembourser la fameuse 4L, puisqu’elle me servait à fréquenter ce jeune homme.

Je ne pouvais évidemment pas puisque j’étais étudiante, c’est donc là qu’ont pris fin les études si ce n’est brillantes mais au moins sans aucun faux pas.

Toutefois, cette histoire m’avait permis de tenir tête pour la première fois à mon père, qui m’avait menacée de ne pouvoir retourner à la maison si je  retrouvais ce garçon qui me le demandait au téléphone. Et aussi à ma mère, à qui j’ai dit que si je me suicidais, après la rupture qu’elle avait orchestrée, ce serait de sa faute.

Bizarrement, il n’y avait pas eu de sanctions particulières à ces sorties désespérées de ma condition de sous-humain.

Si, d’un côté, j’acceptais la fin de cette histoire, dont je sentais bien qu’elle était destructrice pour moi et sans issue…, de l’autre, c’était le retour à ma vie morne et triste, sans pouvoir m’échapper de cette maison qui me faisait horreur, d’autant que depuis la naissance de ma sœur, j’avais été reléguée au sous-sol.

Certes mon père avait aménagé, du mieux qu’il avait pu, une chambre à côté du garage, je m’y sentais mal, j’avais froid, il y avait un risque accru d’araignées, et j’en avais honte. Comment y recevoir des amies ?

J’ai souvent naïvement pensé que mon premier amour s’était détaché de moi à cause de la modestie de ma condition dont la vision l’avait dégoûté de moi ? C’était peut-être la condition de ma survie que de refuser de considérer que c’était tout simplement parce que JE ne l’intéressais plus. Je ne pouvais pas m’autoriser à penser cela, j’avais déjà une telle mauvaise estime de ma valeur.

La vie avec mes parents était devenue insupportable, mais je n’avais pas les moyens de partir, une solution  s’est alors imposée. J’allais habiter le premier étage de la maison de mon grand-père, ma fameuse maison d’enfance. Certes, il me faisait payer un petit loyer (que ma mère, dans sa grande mansuétude, m’a remboursée quand elle a hérité de la maison, au décès de son père), mais j’étais presque libre. Mon Papou faisait bien son petit rapport à mes parents, mais il ne voyait que du feu à mon emploi du temps, j’étais devenue plus maligne pour brouiller les pistes !

Je me suis lâchée, je sortais les vendredis et samedis soir, je dormais tout le dimanche, j’ai fréquenté des personnes qui ne l’étaient pas vraiment, j’ai bu plus que de raison, j’ai suivi des garçons dans leur chambre avant de changer d’idée et de les laisser en plan… J’ai eu beaucoup de chance, je n’y ai perdu qu’un bracelet de valeur, que j’avais confié à l’un d’entre eux pour qu’il le fasse réparer !

J’écoutais la musique qui me plaisait, j’avais arrangé mon petit appartement avec du bric et du broc, mais à ma façon. J’avais une affiche magnifique d’un héros masculin qui cachait la belle glace classique sur la cheminée en marbre, je mangeais ce que je voulais, très peu. Presque le paradis. Le travail m’excédait, je voulais le quitter. Mais il me fallait de l’argent.

A ressurgi l’idée que mes parents m’avaient mis dans la tête : mon salut viendrait par le mariage, n’est ce pas mieux que de travailler ?

Trouver un mari, cela après que ma mère se soit chargée de me trouver des amies ! J’ai beaucoup souri quand la personne de confiance qu’elle avait trouvée, une de ses collègues, a été hospitalisée pour avorter !

Donc à 21 ans, j’étais angoissée à l’idée de ne pas trouver de mari, j’étais tellement nulle, qui voudrait de moi ? Je resterai seule…Alors, j’ai répondu à une annonce dans un magazine qui comportait une rubrique ad-hoc ! Je crois même que ma mère m’avait fait inscrire dans une agence matrimoniale !

Là encore, j’ai eu de la chance, je suis tombée sur un provincial très cultivé qui m’a fait découvrir les spectacles de danse, le cinéma, les restaurants chinois des beaux quartiers…

Nous avions des relations très structurées,… il me faisait prendre un bain (comme une pute, mais je n’avais pas de baignoire à Sceaux.), puis nous avions des rapports intimes. J’étais plus portée dessus que lui,… c’était agréable et tranquille. Il me parlait comme à une grande personne.

Mais le charme, même si ce n’en était pas un, car je ne l’ai jamais aimé, a été rompu quand il m’a dit qu’il se marierait un jour, mais pas avec moi. Encore une fois, j’étais rejetée, pas suffisamment bien pour…

La honte de ma première fois ne m’a jamais quittée, même si en l’analysant, je ne m’en suis pas trop mal sortie, je l’ai vraiment cherché, je n’ai pas été violée. C’est juste que le cadre était sordide, avec un garçon que je n’aimais pas et que je n’ai jamais revu, mais qui m’avait fait croire qu’il était étudiant en médecine, le rêve pour m’en sortir et comme m’y poussaient mes parents, trouver à me placer, et vite avec un bon parti.

Vers la fin de mon adolescence, j’avais eu quelques échappatoires avec la marraine de ma mère. « Vieille fille » comme on disait à l’époque, volontaire, un caractère bien trempé, un solide job, dans la même entreprise que mon père, mais comme elle lui faisait aimablement remarquer, elle était, elle, à « la direction de Paris ».C’était elle qui l’avait fait rentrer dans l’entreprise, où il végétait toujours.

Cette femme me fascinait, j’aimais aller dans son appartement à Paris au-dessus du Jardin des Plantes, c’était un dédale de pièces aux parquets recouverts de tapis, qui sentaient le parfum capiteux.

Lorsque nous étions invités, pour le Jour de l’An, où elle servait du foie gras (de fines lamelles, mais c’était le premier de ma vie), je me faufilais dans son cabinet de toilette, j’essayais ses produits de maquillage, je lisais ses magazines. Tout cela avait un léger parfum d’interdit et me comblait.

Et puis elle avait une servante qu’elle commandait avec une autorité naturelle : j’étais stupéfaite, je n’avais jamais vu une chose pareille, mon père n’ayant jamais su m’imposer que ses colères et ma mère, ses bouderies.

Elle commandait des plats à un traiteur qui les lui  livrait, je n’avais jamais assisté à cela non plus, je crois que j’ai mis là un premier pied dans le luxe, enfin ce qui l’était pour moi, par rapport à mon quotidien,  et j’en ai gardé le goût toute ma vie.

Marraine Jeannette m’a emmenée au cinéma, voir Mourir d’aimer et Love story, j’étais en pleurs, mais aux anges devant tant de romantisme. Après la séance, nous allions au salon de thé, c’était le rêve. J’échappais à ma vie morose et monotone. Il y avait donc autre chose à vivre.

Un jour, je l’ai vu donner un énorme pourboire au serveur d’un restaurant de l’aéroport d’Orly (comble du luxe à l’époque), où elle m’avait invitée, avec son chauffeur chevalier-servant (?) qu’elle avait entrepris de me faire fréquenter, j’avais 17 ans, lui au moins trente, bien élevé, bel homme. J’étais flattée, mais tellement loin de tout marivaudage, une vraie petite oie blanche. Je pense que je l’ai déçue, de fait elle est décédée peu après et le chevalier a volé tout ce qu’il a pu dans l’appartement et à la banque. Mes parents se sont beaucoup plaints, ont tenté des démarches minables, ont récupéré les restes, dont une maison en province qu’ils ont quasiment laissée à l’abandon et voilà.

Ils n’aimaient pas cette personne, car elle était une femme qui savait ce qu’elle voulait, c’était la plus riche de la famille, elle s’assumait, elle en imposait à tout le monde, même à mon grand-père. Je ne pense pas qu’ils appréciaient qu’elle me sorte, elle me donnait un mauvais exemple, mais ils n’osaient pas la contrarier.

Je pense à d’autres exemples de l’humanisme de ma mère. Quand elle a été confrontée à la nécessité de renouveler la concession de la tombe où mon grand-père était enterré, avec son père, ma mère ayant souhaité le séparer de sa femme (démarche déjà surprenante), elle m’a informée que les restes seraient déplacés dans ce que j’ai cru être une urne à placer dans un mur du souvenir, ayant bien essayé de me faire payer le renouvellement.

Malgré la quasi nausée qui m’a submergée devant son manque total de lien affectif avec son père, j’ai immédiatement pensé que ce n’était pas à moi de faire son devoir à sa place. J’ai pu récupérer la pierre tombale qu’elle aurait laissée partir à la décharge, sans état d’âme. Mais lorsque la fête des morts suivante est arrivée, mes fleurs sont restées dans mes bras, car il s’est avéré que mes grands-pères n’avaient plus de sépulture, plus de place nominative, ils avaient disparu même de leur dernière demeure. J’ai su plus tard, qu’au dernier moment, elle a payé le renouvellement et j’ai rapporté la pierre tombale, après avoir repeint les caractères.

Une autre intervention de ma mère avait marqué le début de ma distanciation, quand j’ai commencé à entrevoir que je n’étais pas obligée d’aimer, ni même de respecter quelqu’un qui agissait ainsi.

Elle avait demandé à une spécialiste du genre de jeter un sort à sa belle-mère. Je l’ai su par mon grand-père qui m’a montré son courrier et la réponse de la personne qui se refusait à ce genre de pratique, peut-être disposait-elle de dons immatériels qui avaient pu faire penser à ma mère qu’elle les utiliserait pour faire le mal. Cette découverte m’a fait envisager une autre vision de celle qui se trouvait en situation d’être ma mère, mais qui n’en avait pas la qualité.

J’ai entendu un auteur se plaindre de son adolescence interminable et désastreuse. C’est tout à fait ça !

Dans le film « Incendies » de Denis Villeneuve, en janvier 2011, j’ai noté cette réplique : «  L’enfance est un couteau planté dans la gorge. On ne le retire pas facilement ». Tellement vrai.

Après le collège, je suis allée au lycée Marie Curie à Sceaux : bonjour la différence de niveaux, mais bon, à part en maths où j’ai toujours été nulle, ça s’est bien terminé par un bac avec mention. Ensuite, un peu au hasard, j’ai opté pour des études d’histoire-géo à la nouvelle fac de Créteil, et là, révélation : super intéressant, je me suis dit que j’allais être prof ou même faire de la recherche.

Mais mes charmants parents en ont décidé autrement et, comme ils m’ont coupé les vivres, je n’ai pas pu aller au de-là de la maîtrise et j’ai dû travailler, à la Sécu, qui s’est présentée la première. L’horreur absolue, mais avec mes diplômes, j’ai pu passer des concours et je me suis retrouvée cadre à 25 ans. Je mettais des lunettes pour avoir l’air plus vieux!

Ensuite, j’ai gravi pas mal d’échelons, à petite vitesse, car j’avais choisi le temps partiel, ce qui était très mal vu à l’époque. Enfin, au bout de 19 ans, étant arrivée au maximum envisageable, je suis partie vivre l’aventure d’une mutuelle (congés sans solde de protection, quand même), mais cela s’est quand même assez mal terminé à cause de divergences politiques notamment, d’où licenciement brutal, alors que je venais de faire venir ma meilleure amie comme adjointe, pour la sauver aussi de la sécu…On a gagné aux prud’hommes et entre temps, j’avais investi une autre mutuelle, pas plus folichonne que la première, et alors, au bluff,  postulant pour le cabinet du maire d’une commune du Nord de Paris, je suis embauchée et hop, re-concours et je me retrouve attachée d’administration.
Et, attention la chute : perte des élections par le maire, qui était pourtant là depuis 18 ans. Du coup, je me retrouve, pour sauver les meubles, directrice de la communication d’une  mairie proche de chez moi. Le genre de poste où on ne tient pas longtemps non plus, donc je demande et j’obtiens (c’est rare, il paraît) un détachement pour le ministère de la défense où je m’occupe de finances! Et là: super : l’ambiance, les collègues, le travail, le lieu, à proximité des grands magasins…Et je suis titularisée dans la foulée.

Riche mais plutôt mouvementé…C’est la version soft, que j’ai envoyée à un ami perdu de vue. Et retrouvé.


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